À PROPOS DE SAN CLEMENTE - INTERVIEW DE PIERRE JODLOWSKI

« San Clemente » est un projet à caractère documentaire créé par Pierre Jodlowski en 2019.
Il raconte l’histoire du seul bâtiment qui occupe l’île vénitienne de San-Clemente. Aujourd’hui transformé en hôtel de luxe, ce bâtiment cache derrière ses portes closes un passé de près d’un siècle en tant qu’hôpital psychiatrique. Le compositeur est fermement convaincu qu’il est injuste d’ignorer la souffrance endurée par les patients de l’époque et aborde dans cette œuvre l’importance de la mémoire collective dans notre société. L’œuvre combine différents médias pour dévoiler pleinement cette histoire oubliée.

Quelle est l’histoire derrière cette œuvre ?

L’idée m’est venue lorsque je lisais un journal en avion, et j’y ai vu un petit article annonçant que l’ancien hôpital psychiatrique de l’île de San-Clemente à Venise avait été transformé en hôtel 5 étoiles. Il existe un documentaire français réalisé par Raymond Depardon dans les années 1980 sur cet hôpital en particulier, et ce film m’a profondément marqué pendant des années, voire des décennies. Assis dans cet avion, en lisant l’article, j’ai ressenti le besoin de faire quelque chose, car je trouvais inacceptable que l’on puisse évincer le passé en taisant le fait qu’un établissement psychiatrique ait existé là pendant un siècle.

Une fois atterri, j’ai pris conscience de ma réaction, mais je ne savais pas encore comment développer cette idée. J’ai commencé à faire des recherches, par exemple en consultant le site de l’hôtel pour vérifier s’il y avait une mention de l’histoire du lieu, et bien sûr, rien n’indiquait qu’il s’agissait autrefois d’un hôpital psychiatrique. J’ai trouvé cette omission mensongère irrespectueuse envers les personnes ayant souffert des traitements médicaux et expérimentations sur place. Trois ans après avoir lu cet article, j’ai réellement commencé à créer l’œuvre et à définir sa narration.

Quel était le contexte de création ?

Je considérais la situation comme très problématique et complexe, alors j’ai réfléchi à différentes manières d’exprimer mon point de vue, et j’ai réalisé que la dimension documentaire serait appropriée. Le documentaire de Depardon que j’ai mentionné plus tôt a été une grande source d’inspiration. N’étant pas directement cinéaste, j’ai commencé à rassembler des informations et à planifier chaque aspect de la composition : les instruments, la mise en scène, la justification de chaque détail, etc. J’ai choisi uniquement des interprètes féminines car l’hôpital accueillait principalement des femmes. J’ai constitué une équipe spéciale avec des artistes avec qui j’avais déjà collaborées et en qui j’avais toute confiance. Pour ce projet, j’ai choisi trois instruments (clavier, clarinette, accordéon), et une chanteuse, car je savais que le texte serait central.

Pendant la création, je me suis posé une question : « Comment faire comprendre au public ce qu’il se passe là-bas aujourd’hui sans simplement le dire ? » J’ai alors eu l’idée de raconter l’histoire avec quatre personnages sur scène, mais aussi avec une danseuse projetée à l’écran. Je lui ai demandé de regarder le documentaire de Depardon et d’observer les comportements des personnes hospitalisées. Ces gestes et attitudes très spécifiques étaient essentiels pour moi dans la vidéo. Je lui ai proposé de s’en inspirer, car je pensais que ce serait une partie visuellement forte et cohérente de la composition.


SanClemDance1.jpg, août 2025

Combien de temps a duré le processus de composition ?

J’ai commencé à travailler en été, et la première a eu lieu en mai de l'année suivant, donc environ 10 mois de travail. La première étape a été de collaborer avec la danseuse ; elle est venue au studio, et nous avons passé trois jours à visionner le film pour isoler les moments spécifiques que nous voulions intégrer. Ensuite, j’ai planifié un déplacement à l’hôtel pour rejouer certaines scènes du documentaire. Cela a été délicat, car je n’ai pas demandé d’autorisation à l’hôtel, et je voulais filmer incognito. Nous avons loué une chambre pour une seule nuit (à un prix exorbitant) , donc tout devait aller très vite.

Il faut savoir que la seule façon d’accéder à l’île est de louer une chambre, car c’est une île privée entièrement occupée par l’hôtel. Elle est proche du centre de Venise et accessible en vaporetto. Annabelle, la danseuse, et moi avons inventé un personnage : elle jouait une star, et moi son assistant – car cet hôtel est réservé à une clientèle très riche ! Une fois sur place, nous avons constaté qu’il était presque vide, car nous étions en novembre, en fin de saison. Nous avons filmé partout : dans le hall, les couloirs, etc. Même en croisant des gens, personne ne nous a dérangés, donc nous avons poursuivi librement le tournage jusqu’à 6 h du matin. Ensuite, nous avons dormi quelques heures avant de retourner à Venise.

Comment avez-vous combiné les différents médias dans une seule œuvre ?

L’œuvre combine plusieurs éléments : le documentaire, la vidéo, la danse et les musiciens en direct. À Venise, je n’ai pas seulement filmé à l’hôtel, j’y suis resté deux semaines pour capter divers plans pour la partie visuelle. La première partie montre la lagune, avec l’île de San Clemente visible au loin.

Une autre partie importante du projet, est un court documentaire de 10 minutes servant d’introduction. J’y marche dans les rues de Venise en interrogeant les habitants sur leur connaissance de l’île de San-Clemente, son passé et ce qui s’y passe aujourd’hui. Ce qui m’a frappé, c’est que même les Vénitiens, surtout les jeunes, ne connaissaient pas son histoire. Cela m’a amené à réfléchir à l’importance de la mémoire collective. Avec l’abondance d’informations actuelle, il est facile d’oublier des événements historiques importants, car leur accès demande des efforts que peu sont prêts à fournir.

Ce documentaire est essentiel pour révéler l’histoire réelle de l’île. Les jeunes interrogés imaginaient qu’il y avait eu un monastère – ce qui est vrai au XVIIe siècle – mais aucun ne savait qu’un hôpital psychiatrique y avait fonctionné si longtemps. En rentrant de Venise, j’ai commencé à structurer la dramaturgie et à organiser les plans filmés. Tout commence par l’arrivée à Venise, puis les interviews, les images de l’île, l’errance dans les ruelles, et enfin les scènes de danse, tournées dans l'hôtel. La musique a été le dernier élément ajouté.


SanClemDance3.jpg, août 2025

Quel est le sens ou le message de cette composition ?

En résumé : la disparition de la mémoire. Et plus précisément, l’idée de modifier et sanctuariser une mémoire dans un contexte précis, surtout si on n’en sait rien au départ. Par exemple, si je vous envoie une photo de la Statue de la Liberté, elle n’aura de sens que si vous la reconnaissez. L’histoire est faite de situations complexes, et construire la mémoire permet de préserver ce qui a fondé notre présent.

Quelle expérience ou émotion vouliez-vous transmettre au public ?

Je voulais créer un choc, souligner le paradoxe. Il s’agit d’un contraste violent entre le luxe du palace cinq étoiles, présenté comme un paradis (avec ses mariages, célébrités, champagne, tenues élégantes…), et les scènes insérées montrant les électrochocs et traitements subis par les malades mentaux à l’époque. Ces pratiques brutales sont aujourd’hui condamnées, donc j’ai conçu une stratégie pour confronter la souffrance d’un siècle à l’hédonisme actuel du lieu. Cette contradiction crée une tension dès le début de l’œuvre.


SanClemente4.jpg, août 2019

Pensez-vous que la musique doit être une expérience multimédia ?

Oui, absolument. Si l’on extrait chaque élément – comme la scénographie – on voit à quel point chaque partie est essentielle à la vision d’ensemble. J’ai travaillé avec une scénographe pour assurer une continuité entre l’écran et les artistes sur scène. Les médias donnent un contexte global à l’œuvre, permettant au public d’en comprendre pleinement le sens.

Comment avez-vous structuré l’œuvre ?

La structure était primordiale. Pour « aller » jusqu’à San-Clemente, il fallait créer une progression logique. La musique se déploie par étapes. La première partie, « Laguna Sud » (Lagune Sud), est calme et méditative. Ensuite, vient une section inspirée de l’« Acqua alta » – les grandes marées qui inondent Venise. Lors du tournage, l’inondation fut exceptionnelle. La danseuse était filmée sur une barque, mimant les gestes caractéristiques de la maladie mentale, avec une musique intense et instable. Le montage a été déterminant pour placer chaque élément au bon moment afin que la narration soit claire.

Quelle technologie avez-vous utilisée ?

J’ai utilisé des logiciels de montage vidéo et audio standard, rien de particulièrement spécial. En revanche, j’ai employé une technique assez rare : l’écran final a un format de 32:9, très large. Or, ma caméra ne filme qu’en 16:9. J’ai donc conçu une stratégie de tournage pour chaque plan, en filmant d’abord la partie gauche, puis la droite. En combinant les deux images, on crée une distorsion de l’espace et du temps propre à ce projet.

Qu’avez-vous appris en réalisant cette œuvre ?

Je considère ce projet comme un documentaire, et non comme une œuvre de théâtre musical – c’était une nouveauté pour moi. Le sujet était très sérieux, et il m’a fallu beaucoup d’imagination pour créer chaque partie. Cela a élargi ma vision de la musique et m’a montré qu’il existe de nombreuses façons de raconter une histoire. Le processus créatif a été totalement inédit et très stimulant.

Publié en ligne - Multimedia series 2 : San Clemente de Pierre Jodlowski / Interview par Sandris Murins / 2022