RESMUSICA - Un clap final en grand format pour le festival Musica 2023
Le 4 octobre 2023 par Guillaume Kosmicki
Les trois derniers jours du Festival Musica ont foissoné de spectacles illustrant les voies fertiles de la musique d’aujourd’hui et de sa scénographie, un point crucial dans les recherches actuelles. Le festival s’est achevé en beauté par une journée de concerts à Bâle, en Suisse.
[Extrait]
KV 385 est une lecture fascinante, orchestrale, électroacoustique et scénique, de la Symphonie n°35 « Haffner » de Wolfgang Amadeus Mozart par le compositeur Pierre Jodlowski et la metteure-en-scène Séverine Chavrier. L’œuvre n’a certainement pas été choisie au hasard. Elle est pour Mozart une composition affective (Haffner était un proche de la période salzbourgeoise), politique (Mozart s’adresse à lui au moment où il devient noble et le met en garde quant à cette nouvelle position sociale, cf. les recherches du musicologue Jean-Marie Jacono), révolutionnaire (l’œuvre est une des grandes symphonies de Mozart, par sa forme, son exploitation thématique et la richesse de ses couleurs orchestrales). L’Orchestre philharmonique de Strasbourg s’accorde dans un décor de forêt enneigée et le son se fige, comme il se figera à de nombreuses reprises sur les accords triomphaux du début de la symphonie, puis sur les différents thèmes qui constituent le premier mouvement. Sur chaque nouveau gel du son, une bande son diffuse des bruits de pas inquiétants, des sons de guerre… Un cameraman évolue dans le décor, il fixe les musiciens ou différents objets à terre, valises vides, photographies familiales, renard empaillé, tombe de Mozart ensevelie sous la neige (lui qui n’en eut jamais). Ces images sont diffusées derrière l’orchestre sur un grand écran, filtrées, brouillées, comme vieillies, au fur et à mesure que les thèmes de la symphonie sont joués, isolés, disséqués. L’impression est assez sombre, on pense à un monde en ruine, un cataclysme, un départ précipité, une déportation, des souvenirs disparus…
Les autres mouvements de la symphonie sont moins directement cités, comme si elle se délitait dans les strates de la mémoire, alors que les jeux entre l’orchestre et la bande deviennent de plus en plus intenses, s’éloignant de l’œuvre classique. Par exemple, au fil de vingt modules, une voix robotique donne des instructions à l’orchestre, qui s’exécute, offrant quasiment des méthodes pratiques pour écrire et jouer de la musique contemporaine : clusters, glissandos, agrégats, intensités, jeux de timbres, fluctuations… Dans certains modules, la symphonie reste évoquée, par exemple au travers d’une liste d’accords parfaits qui s’achève sur un ré majeur tonitruant : « And the winner is D major! » Plusieurs épisodes rythment le spectacle. Le public est tour à tour ébloui ou plongé dans le noir complet, constatant au sortir de la pénombre l’endormissement de l’orchestre au grand complet, chef compris (Jean Deroyer). À la fin, sur une longue série de départs de thèmes interrompus, scandée par un « One… Two… Three… Four… » obsédant, mêlés au Bolero de Ravel, à Ainsi parlait Zarathoustra de Strauss ou à un accord de guitare électrique , la scène du théâtre se dénude de ses pendrillons noirs et laisse apparaître ses murs de briques à nu. L’illusion est rompue, la symphonie retourne au fond de nos mémoires, ou peut-être dans l’oubli, et beaucoup de questions demeurent : qu’est-ce qu’une interprétation, qu’est-ce que le rituel du concert, qu’est-ce qu’un « tube » du répertoire, que veut nous dire une symphonie classique aujourd’hui, peut-on encore jouer Mozart en 2023 ? Brillant !
OuMuPo Gazette en ligne - par Mathias Daval
octobre 2023
Le festival Musica a l’habitude des propositions qui font un pas de côté. Au TNS, c’est à un concert mis en scène de la 35e symphonie de Mozart que convie l’Orchestre philharmonique de Strasbourg, sous la direction de Jean Deroyer : un objet hybride et ludique conçu par Séverine Chavrier et Pierre Jodlowski qui semblent avoir relevé un défi de l’Ouvroir de musique potentielle.
Parmi les nombreux commanditaires viennois de Mozart, Sigmund Haffner senior et junior occupent une place centrale au tournant des années 1770-80. Dans le cas de la KV 385, c’est Léopold Mozart qui, comme souvent, joua ce rôle d’imprésario en pressant une nouvelle commande (les esprits taquins y verront un stratagème pour retarder le mariage de son fils avec Constance Weber, qu’il désapprouvait). Wolfgang exécuta d’abord sous la forme d’une sérénade qui se mua par la suite en 35e symphonie. Celle-ci, connue désormais sous l’appellation « Haffner », est la célébration d’un ennoblissement et ne laisse, quelles que soient les interprétations, aucun doute sur son caractère exaltant et cérémoniel, que le compositeur conseilla d’ailleurs de jouer « avec beaucoup de feu ».
Délaissant volontairement toute contextualisation historico-musicologique, « KV385 » choisit de disloquer l’univocité apparente de la Haffner : après un thème introductif segmenté et ponctué de zooms de caméra sur l’orchestre, il se transforme en matière sonore propice aux expérimentations visuelles et bruitistes de Pierre Jodlowski que l’on retrouve ici toujours aussi avide de métissage entre l’image et la musique. Parfaitement dénarrativée, la KV 385 devient le sous-texte à une exploration hallucinée dont le choix du titre, d’ailleurs, relève non seulement d’une extraction d’archivage mais aussi d’une étiquette de classement informatique : au centre du dispositif, d’extravagants « modules » pilotés par une voix d’IA imposent aux musiciens de jouer une série de séquences sous contraintes façon OuMuPo. Par exemple, une série de dix secondes de crescendos de piano à forte, d’applaudissements de l’orchestre, de solo vocal de l’IA, de choix d’accords semi-aléatoires – moment hilarant dans lequel on aura compris, si l’on en doutait, que le morceau est en ré majeur–, ou encore d’un simple silence, qui est encore du Mozart, bien évidemment.

Le postulat de déjouer une œuvre sous visée de déstructuration créatrice fait plus ou moins l’impasse sur l’exposition explicite du génie compositionnel de cette « sonate symphonique », des modulations mineures du développement jusqu’à l’intensité frénétique du presto final hachuré ici de décomptes en 4/4 et d’un sous-rythme de boléro. Les oreilles déçues iront réécouter les enregistrements de George Szell avec l’orchestre de Cleveland (Szell qui, soit dit en passant, passa dans sa jeunesse par la case philharmonique strasbourgeoise, la boucle est bouclée). Mais les éphémères bribes électroacoustiques de Jodlowski mises en espace par Chavrier sont l’agent révélateur de la multidimensionnalité de la musique de Mozart, et surtout le vecteur, par delà l’embrouillage ou plutôt le réencodage sonore, de son ludisme jubilatoire, à l’instar de cette séquence où les musiciens refont le thème à cappella.