Musique et video - Enjeux d'écriture

Musique et vidéo - enjeux d’écriture
Publié dans Bloc-Note 321 - GRAME - Lyon- mai 2013

De plus en plus souvent, les compositeurs intègrent l'image à leur écriture et conception de projets. On peut penser à des compositeurs, comme Thierry de Mey qui est aussi réalisateur de films ou encore Samuel Sighicelli qui est autant "fabricateur" d'images que de sons. Ces pages de Bloc-Note en ont fait écho à plusieurs occasions. Pour Pierre Jodlowski, le matériau visuel est présent dans de nombreuses créations pour le concert ou la scène, les concerts de Grame ont présenté des œuvres, comme "Time & money" et "In & out", où écriture musicale et vidéographique s'articulent étroitement. Dans "Le royaume d'en bas", co-production de Grame avec éOle, l'image vidéo dessine l'architecture de la pièce dans son aspect scénographique et dramaturgique. La création française de "Hyperspeed Disconnected Motions" pour flûtes contrebasses, électronique et vidéo, écrite pour le duo Petrini-Junger, présentée ce jeudi 14 mars 2013 au Théâtre de la Renaissance (Journées Grame) est un jalon supplémentaire dans cet itinéraire transdisciplinaire. Et l'on peut multiplier les exemples au sein du catalogue de Pierre Jodlowski. Quel en est le fil rouge? Quelle en est la nécessité ? Le compositeur nous répond.

L'ensemble des œuvres présentées ci-après ont pour point commun d'exploiter dans l'écriture l'intégration de la vidéo. Sans parler de la définition d'un langage à part entière, ces pièces cherchent néanmoins à interroger la complémentarité des moyens d'expression dans une dynamique de renouvellement de l'approche musicale. Cette attirance pour l'image, outre de constituer peut-être un réflexe naturel, est intimement liée au travail d'adaptation musicale du film d'Eisenstein "La Grève" que j'ai réalisée entre 1999 et 2000 suite à une commande de La Cinémathèque de Toulouse. Dans ce projet qui m'a occupé près de deux ans, je n'ai eu de cesse d'étudier l'œuvre de ce cinéaste de génie, en particulier sa vision très singulière de la question du montage. Je peux dire, bien des années après, que l'influence des écrits théoriques d'Eisenstein (notamment la théorie des attractions) continue d'opérer en moi dans le développement des formes temporelles et spatiales de mes projets.



1. Berlin Mémoires Aléatoires (2001 / 65 min.)
Commande de l'Académie des Arts de Berlin - Tryptique composé de "Mixtion" pour saxophone vidéo et électronique, "N,N,N" pièce avec vidéo et capteurs et "Is it this ?" pour violon, clarinette-basse, percussion et dispositif audiovisuel interactif.
Ce travail constitue ma première réalisation musicale intégrant la vidéo. La notion de spectacle en constitue la principale motivation dans l'optique d'une conception globale de l'espace de représentation, dépassant le strict cadre du concert.
L'écriture de la vidéo procède d'une part d'une approche documentaire (images tournées à Berlin, cette ville étant le sujet principal du projet), d'un travail de représentation symbolique (images de synthèse réalisées en collaboration avec le plasticien Vincent Meyer) et dans la dernière partie, de la mise en place d'un système de génération vidéo en temps- réel (essentiellement basé sur du texte dont les paramètres et les contenus sont étroitement liés au jeux des musiciens). La matière vidéo est ici relativement disparate mais offre un terrain d'expression qui permet de "désacraliser" le concert et de placer les interprètes dans une situation qui devient théâtrale.

2. in & out (2004 / 12 min.)
Commande de l'ensemble KNM - Berlin duo pour violon, violoncelle vidéo et bande son.
Dans ce projet, la vidéo est traitée comme une extension onirique de l'espace physique. Les deux musiciens, placés de part et d'autre de l'écran sont progressivement intégrés en tant que "sujet" dans les images. Cette technique assez conventionnelle de la notion de dédoublement permet d'unifier les champs d'expression sans ambiguïté (du moins au niveau sémantique). Il ne s'agit pas ici de tisser des discours parallèles pouvant générer un sens "poly-perceptif" mais au contraire de penser l'ensemble comme une seule structure organique. La matière vidéo, outre quelques inserts à caractère graphique, voire décoratifs, est essentiellement basée sur des gros plans des musiciens, plus précisément des instruments eux-même. L'image, en quelque sorte est ici une orchestration du corps dans un espace de représentation étendu.

3. Labyrinthe (2003 / 16 min.)
Commande du studio éOle, œuvre vidéographique, en collaboration avec Alain Josseau.
Composer pour ou avec la vidéo ne signifie pas nécessairement d'en être l'auteur. L'une des réponses à ce questionnement consiste à confier à un artiste la réalisation du projet visuel, tout en restant suffisamment proche de la phase de conception pour en partager les enjeux En amont de la réalisation de Labyrinthe, nous avons, avec Alain Josseau, longuement échangé autour des objectifs du projet. Tout en laissant à l'artiste plasticien la marge de manœuvre nécessaire, j'ai souhaité que soient pris en compte les paradigmes musicaux et que nous puissions fixer ensemble des typologies d'états temporels, intimement liés à la pensée musicale : notion de tempo, de comportement rythmique, de densité.. Le montage vidéo, bien qu'autonome dans ses contenus plastiques, tient compte de ces enjeux et devient, en-cela, singulier.

4. People / Time (2003 / 20 min.)
Commande du festival de Donaueschingen, en collaboration avec Pascal Baltazar.
Cette pièce questionne dans une dynamique critique le rapport au temps dans la société contemporaine. Rapport au temps qui conditionne les rapports humains dans un état de plus en plus superficiel signe de la contre-utopie communicationnelle des sociétés modernes. L'unité des séquences vidéo tient essentiellement à ce rapport au temps : une feuille filmée pendant 3 mois qui se décompose (ici bien sûr montré en accélération), des montres qui dansent et s'animent aux rythmes des instruments, des visages qui ne s'expriment plus que par saccades et phénomènes bouclés... il y a ici une obsession, voire une contamination de la réflexion temporelle dans l'écriture des images. L'espace vidéographique, totalement synchronisé aux actions musicales, s'allège encore une fois d'un contenu autonome au profit d'une écriture mixte où l'on ne sait plus très bien qui de la musique ou des images contrôle l'autre.

5. Time and Money (2006 / 17 min.)
Commande du GRM.
Intimement liée à "People / Time" au niveau du sujet, cette œuvre aborde la relation à la vidéo de manière radicalement différente. En premier lieu car les séquences d'images sont ici conçues comme des espaces à part, des sortes d'intermèdes. À l'exception de la fin, l'interprète n'est pas en dialogue avec l'image qui marque donc un territoire autonome. Les 4 vidéos qui jalonnent l'œuvre sont réalisées en image de synthèse et le point de départ a consisté à modéliser une pièce de 1€ qui devient un espace à la fois plastique et sémantique. Cette pièce nous renvoie à la notion d'objet matériel qui incarne l'argent de façon totalement arbitraire. Qu'est-ce qu'une pièce de monnaie ? Un objet à la fois totalement dénué de sens et de valeur en même temps que l'atome essentiel de la structure capitaliste de nos sociétés. En faisant danser cette pièce dans un espace vide, en la transformant en un nuage de chiffres qui s'amassent, explosent puis s'effondrent, les images veulent ici étendre le champ de réflexion ce que la musique seule ne peut opérer.

6. Respire (2008 / 14 min.)
Commande du festival Integra, projet Européen
Dans "Respire", le sujet est le corps, plus précisément l'un de ses mouvements organiques essentiels : la respiration (cette œuvre fait partie d'un cycle intitulé "Respire, Mange, Dors"). Le travail vidéographique aborde ici la question de la mise en scène des corps (une équipe de 10 danseurs). Mais dès la conception, c'est la musique qui définit les actions visuelles : nous filmons des ventres en train de respirer mais les ventres suivent une partition, écrite en amont. Cette notion de partition remplace l'habituel scénario et donne aux images leur caractère singulier. Nous voyons certes des corps en train de bouger, de respirer de danser mais les mouvements sont totalement contrôlés par une pensée structurelle et un processus de développement totalement musical. Une autre dimension caractérise ce projet (réalisé en collaboration avec le plasticien David Coste) c'est l'interrogation d'un espace indéfini (le blanc total). Les corps, déjà organisés dans leurs mouvements, voire contraints par l'écriture rythmique, sont de plus coincés dans un monde sans borne, sans limite, sans repère. La métaphore est celle de notre monde où sous semblant d'appartenir à des mouvements collectifs nous avançons, entités individuelles, de plus en plus seuls.

7. Le royaume d'en bas (2010 / 60 min.)
Coproduction GRAME - éOle.
Ce projet scénique, développé en étroite collaboration avec le plasticien David Coste et le scénographe Christophe Bergon, est conçu comme un espace de sens multiples. L'image, la musique mais aussi les textes et les actions des corps au plateau sont autant de vecteurs organisés autour d'une idée directrice : la perte de la connaissance. Profondément philosophique, en ce qu'il interroge le paradoxe de la société sur-médiatisée qui est la nôtre, le propos déploie des champs autonomes qui agissent en contrepoint et génère une perception complexe, parfois ésotérique. L'image abordée ici au travers d'un scénario parallèle au discours musical est construite autour d'états symboliques : errance urbaine, voyage dans une forêt obscure, interminable chute, grésillement d'une image qui joue de sa propre vacuité. Le grand écran est une toile en mouvement, un lieu d'inscription du regard sur le monde alors qu'avance l'énergie musicale. Il s'agit presque ici d'une sorte de décor mental, un contrechamp qui suggère, qui travaille l'esprit. Unifiés formellement et au niveau de trajectoires rythmiques, les sons et les images ne constituent pas moins ici deux cadres distincts d'une expression complexe dont il est impossible de comprendre tous les états et tous les enjeux. Cette démarche va à l'encontre d'une forme hollywoodienne d'unification du son et des images qui définit de plus en plus un cadre appauvri de la relation image - son...

8. L'aire du dire (2011 / 60 min.)
Commande du Théâtre du Capitole de Toulouse.
L'intégration de la vidéo dans ce projet est à la fois très simple et conceptuelle : un écran, en forme de médaillon de famille, monte et descend à intervalles réguliers et l'on y voit, en gros plan et les yeux fermés, un individu qui nous dit la prose de Christophe Tarkos. Ce sont en fait des séquences intermèdes qui marquent les transitions entre les principales parties de cet opéra. Mais, au-delà de cette fonction formelle, le fait d'utiliser la vidéo en lieu et place d'un comédien qui pourrait dire ces textes, permet d'ouvrir un autre espace, d'autre temps. Le traitement de l'image, en couleurs sépia et texture de film abîmé, renvoie à la mémoire, au passé. Cette ambiguïté chronologique génère une sorte d'échappatoire perceptif, comme une fenêtre ouverte sur un temps diffus, qui ne peut pas rejoindre le présent de la représentation. L'image dans son pouvoir d'attraction nous permet ici, d'aller voir ailleurs, de sortir mentalement du théâtre, comme une succession de fins possibles... ou de commencements...

9. Hyperspeed disconnected motions (2012 / 17 min.)
Commande du studio EMS - Stockholm et de l'Automne à Varsovie.
On retrouve ici un dispositif très proche de celui de "In & out", avec deux musiciens au plateau (flûte paetzold et flûte contrebasse), de part et d'autre de l'écran de projection. Mais, alors que dans "In & out" il s'agissait de démultiplier le geste instrumental dans la vidéo, il est question ici d'une narration ou plutôt d'une errance dans un monde "hyper rapide", parfois absurde et non dénué d'humour. La vidéo est un journal, celui d'une période de vie marquée par des voyages incessants, une course contre le temps... On y trouve donc du texte et des images très montées, organisés sous la forme de courtes séquences, de chapitres, qui nous montrent les interrogations possibles de l'auteur sur une société qui ne prend plus le temps. Sujets un peu obsessionnels, mais néanmoins profondément ancrés dans une réalité alarmante : le temps qui passe, la vitesse, l'urgence et notre besoin de surpassement qui conduisent à des situations où nous perdons prise avec notre propre conscience. Ici, c'est l'énergie et le montage des images qui définissent l'action scénique, donc l'écriture musicale, dans une recherche d'identité, donc de rivalité entre les médiums.

Textes de Pierre Jodłowski réunis par James Giroudon
Rédacteur de la page Musiques : James Giroudon - Grame, Centre National de Création Musicale

GRAME - Bloc-Note 321 - par James Giroudon et Pierre Jodlowski - mai 2013