PIERRE JODLOWSKI

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Presse

  • 20 mar. 2016
  • ResMusica - en ligne - mars 2016
  • Maison de la Radio    18-III-2016
    Pierre Jodlowski (né en 1971) : Ultimatum pour orchestre à cordes, deux percussions, sons électroniques (CM); Olivier Messiaen (1908-1992) : L'Ascension pour orchestre; Claude Debussy (1862-1918) : Images pour orchestre. Orchestre Philharmonique de Radio France. Direction Mikko Franck.

    L’Orchestre Philharmonique de Radio France sous la direction de Mikko Franck donnait en première mondiale Ultimatum de Pierre Jodlowski, une commande passée au lauréat du Grand Prix des lycéens 2015 par Musique nouvelle en liberté. L’oeuvre est dédiée aux trois mille lycéens de France qui participent chaque année au concours.

    Oeuvre « coup de poing », Ultimatum « déchire » autant qu'elle émeut, par la force des mots qui l'irriguent et la présence des voix adolescentes qui les projettent haut et fort. Le compositeur s'empare du texte éponyme de Fernando Pessoa dans lequel l'écrivain fustige avec une rare violence les hommes au pouvoir : « AVIS d'expulsion à tous les mandarins de l'Europe [... ] Ultimatum à tous et à tous ceux qui leur ressemblent... ». C'est de la bande-son mixée à l'orchestre à cordes que nous parviennent les quatre voix de lycéens à qui Jodlowski à demander de dire ce texte : celles, superbement incarnées, des deux garçons qui se relaient d'une partie à l'autre. Les voix sont légèrement filtrées et réverbérées dans un contexte parfois saturé - cordes et sons fixés fusionnant avec la percussion - qui accuse la tension de ce qui se dit. Les deux voix de fille interviennent en surimpression, chuchotée d'abord puis hurlée dans le climax de la première partie. L'écriture instrumentale est au service du texte, modelant ses interventions sur le rythme et les scansions de la voix : cordes incisives traitées par masses compactes et vibrillonnantes, percussion efficace multipliant les impacts violents (grosse caisse et plaque tonnerre) dans une première partie très revendicative où, à un certain moment, les instrumentistes solidaires lèvent leur archet. Une salve de crotales lumineuses modifie l'atmosphère du second volet : « L'Europe a faim de Création et soif d'Avenir », des mots lancés avec une énergie folle par le deuxième lycéen avant l'assaut final d'une coda incandescente et purement instrumentale.

    Le contraste est radical avec L'Ascension (1933) d'Olivier Messiaen, la première grande page orchestrale du compositeur de la Turangalila-Symphonie, qui referme somptueusement la première partie de concert. Méditations symphoniques, les quatre mouvements de cette oeuvre font appel à autant de formations instrumentales différentes et s'inscrivent dans un temps très long, hiératique et contemplatif, qui sied à cette Elévation. Redoutable pour la section des cuivres - irradiants sinon impeccables dans l'interprétation du « Philhar » - le choral qui débute l'oeuvre communique d'emblée ferveur et plénitude. Sous la direction fluide de Mikko Franck, les Alleluias sereins d'une âme que désire le ciel annoncent les futures polyphonies d'oiseaux, via le charivari des bois sous les texture légères des cordes; alors que le troisième mouvement, avec son orchestration par familles d'instruments, préfigure la « Turangalila »... la fugue finale détone d'autant! La méditation tendue de l'hymne final, avec ses cordes soyeuses en homophonie, est une splendeur sous les archets de l'orchestre et une infaillible source d'émotion.

    Les Images pour orchestre de Claude Debussy, données en seconde partie, se gorgent de vitalité et d'élans festifs sous la souple baguette de Mikko Franck. La sensualité des lignes le dispute au jaillissement des couleurs dans un naturel confondant. Les trois Images sont données dans l'ordre habituel, avec le triptyque d'Iberia au centre. Gigues nous met en lévitation, avec un Orchestre Philharmonique très en verve et un merveilleux hautbois d'amour. Si Les parfums de la nuit, dans Iberia, manquent un peu de mystère à travers une interprétation qui se préoccupe moins de plans sonores que de mouvement, Par les rues et les chemins et Le matin d'un jour de fêtes nous éblouissent. Moins éclatantes mais tout aussi attachantes, Rondes de printemps délivrent leur charme discret dans une version à fleur d'émotion, pas toujours ciselée mais éminemment libre.

    Michèle Tosi

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  • 1 sept. 2015
  • ">Dissonance - en ligne - sept. 2015
  • Compte-rendu du festival Les Amplitudes par Jérémie Wenger (extraits)

    Des compositeurs de cette tranche d’âge (né en 1971) auxquels on peut s’intéresser en Europe aujourd’hui, Pierre Jodlowski est certainement un bon exemple de ce qu’on pourrait appeler une ‘voie nomade’ dans la musique savante européenne : décentrée, multiforme et multilingue, plaçant des médias extramusicaux, dont le cinéma et la vidéo, au cœur de son geste artistique, ne craignant ni les collaborations sur scène ni les improvisations, sortant régulièrement des sentiers battus de la salle de concert classique, et s’épanouissant dans les nouveaux espaces de l’électroacoustique, son œuvre se veut résolument hybride et baroque, dans ses moyens et ses formes.

    L’intérêt du compositeur pour les sons trouvés, héritage de la musique concrète, et le travail empiriste à partir de matériaux extraits de la vie et du monde, sur lequel un travail d’assemblage, de découpage, de collage, est ensuite appliqué, est ici poursuivi aux limites de la « musique » au sens traditionnel, et nombre d’habitués des galeries contemporaines n’hésiteraient pas à penser cette installation d’abord comme une œuvre d’art plutôt que comme une pièce de musique.

    Au cœur de ce concert, Ombra della mente (2013), sur des textes de la poétesse italienne Alda Merini, en était la culmination. Les atmosphères se succèdent, où l’angoisse la plus tendue alterne avec la grâce et à la douceur, et ce toujours de manière raffinée, même lorsqu’on atteint l’hypnose la plus extrême.

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  • 14 juin 2014
  • ResMusica - en ligne - juin 2014
  • Dans Ombra della mente (« Ombre de la pensée »), Pierre Jodlowski emprunte à la poétesse italienne Alda Merini des extraits de Après tout de même toi et Délire Amoureux pour concevoir une action sonore où la lumière et l’électronique sont des composantes dramaturgiques importantes. La chanteuse/actrice – Françoise Kubler immense – incarne, à travers des grains de voix très expressifs, l’extravagance et la démence de cette femme à laquelle s’associe la clarinette basse – Armand Angster explosif – quand elle passe de la voix parlée à la voix chantée. Des zones de bruit provenant des frottements compulsifs des deux partenaires assis à leur table et les interventions électroniques, assurées par le compositeur, génèrent des moments de saturation de l’espace très sensibles qui traduisent au mieux – même si l’on ne percevait pas tout le sens du texte – « cette force obscure qui empêche le déroulement normal des choses ».

    Michèle Tosi

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  • 5 fév. 2012
  • ">Mouvement - en ligne - février 2012
  • L’Oulipopéra de Pierre Jodlowski

    Création de Jour 54 à Blagnac
Dans le cadre du cycle Présences vocales, initié par le collectif éOle, Odyssud, le Théâtre du Capitole et le Théâtre Garonne, a eu lieu vendredi 20 janvier à Blagnac la création de Jour 54, opéra détonant dont Pierre Jodlowski a puisé la matière dans 53 jours, le roman inachevé de Georges Perec.


    Très inspiré par la littérature et plus encore par la langue, le compositeur Pierre Jodlowski s’est livré, il y a trois ans, à l’exercice périlleux d’écrire une œuvre musicale basée sur 53 jours, dernier roman inachevé de Georges Perec. Le résultat, un « opéra radiophonique » (dixit le compositeur) intitulé Jour 54, est presque aussi déconcertant que le manuscrit dont il s’inspire. Pierre Jodlowski persiste et signe aujourd’hui, en nous en livrant une version scénique, en collaboration avec l’artiste vidéaste Pierre Nouvel. « Je ne veux pas élucider quoi que ce soit. Je ne prétends ni donner une fin au roman, ni démêler les notes laissées par Georges Perec, dit Pierre Jodlowski. Je veux seulement mener le spectateur au cœur de ces carnets qui lui servaient de brouillons pour écrire, au travers de ce que j’y ai lu et entendu : la musique va ainsi par moments explorer des états de méditation et de drame, pour évoquer la vie de l’écrivain. »
 

    Une œuvre polymorphe

    Jour 54 s’apparente ainsi à une folle plongée dans l’atelier de l’écrivain, où l’on croise pêle-mêle délires et blessures intimes — ces blessures intimes dont Perec lui-même parsème inlassablement ses livres, et notamment celui-ci, le dernier, le seul où il aborde le genre du polar. Ce n’est donc ni simplement un opéra à l’intrigue définie, ni uniquement un reflet du livre inachevé de Perec, mais une œuvre polymorphe, inclassable, qui verse aussi bien dans le biographique que dans l’hommage, et frôle par instants la suggestion d’une narration — de loin en loin, on peut ainsi saisir quelques senteurs, quelques éclats de lumière, tombés du livre. En lisant le carnet par le prisme de la biographie, Jodlowski reste suspendu à mi-chemin entre les deux. Oscillant de l’un à l’autre, entre la biographie et le brouillon, on est au cœur du jeu, au cœur du complexe de l’écriture et du langage, qui constituent pour Perec comme une bouée de sauvetage, un exutoire psychanalytique. Jodlowski touche lui aussi ce complexe du doigt, de loin, avec tact et délicatesse, au travers de son mode d’écriture et son travail avec les musiciens, reflétant le goût de l’écrivain pour la contrainte et les inévitables entorses qui en font le sel.


    Jouissif feu d’artifice

    
Jour 54 fait ainsi figure de palimpseste, mais un palimpseste qui serait aussi le révélateur du palimpseste que George Perec a lui-même laissé au fil des pages, au gré de son délire jubilatoire de mises en abyme et références intertextuelles. Passant du palpitant (certains passages orchestraux ont un petit goût Hitchcock/Bernard Herrmann, qui n’aurait certainement pas déplu à Perec) au poignant (quand le compositeur s’empare d’une page qui ne comprend que ces mots : l’usure, la mémoire, nostalgie, écrire, INDICES, lassitude, familles, cartes postales), l’écriture musicale offre comme un contrepoint à ce travail en creux, inlassable, de la langue. Certains exercices langagiers comme le célèbre « Un R est un M qui se P le L de la R » stendhalien, que Perec exploitait comme une « formule » à la manière du mathématicien ou du logicien, lui donnent, par leurs rythmes, les bases d’un groove, et c’est alors comme un feu d’artifice absolument jouissif, où la langue explose sous la pression du rythme, faisant jaillir en un geyser diffractant sens insaisissable et musicalité essentielle.
    Donné en guise de final, ce feu d’artifice est un digne héritier des fabuleux ensembles vocaux qui concluent habituellement les actes de l’opéra classique. La seule réserve qu’on pourrait émettre à propos du tissu musical concernerait, à la rigueur, l’usage de trois langues (au lieu du seul français, le texte est aussi dit en anglais et en italien) : malgré l’excellence des comédiens (Manuela Agnesini, Jérôme Kirscher, Michael Lonsdale), cette diversité ne se justifie qu’à moitié, par la distance qu’elle induit entre le spectateur et le texte.


    Côté scénographie, Pierre Nouvel reprend l’idée de palimpseste : le dispositif est un énorme livre ouvert, sur lequel il projette sa vidéo. D’une simplicité désarmante dans son esprit (des chiffres et des lettres noirs sur fond blanc) et d’une grande épure, la vidéo de Nouvel « remet en page » le texte de Perec, passé à la moulinette Jodlowski : un texte qui s’écrit, s’efface, se déroule, s’empile, trouble et noircit la page, se désorganise, tombe en miettes ou en flocons, à tout instant dynamite la lettre. Si l’on peut parfois regretter un certain systématisme — surtout en regard de l’inventivité constante de Jodlowski —, on ne peut qu’apprécier cet hommage presque mallarméen aux méandres de l’inspiration de Perec : le rythme de la page fait vivre le verbe.
Bref, ce Jour 54 augure bien du diptyque opératique dont Jodlowski a annoncé la préparation. Après avoir fourbi ses armes avec 53 jours, il est temps pour lui de s’attaquer à La Vie Mode d’Emploi…


    La création de Jour 54 a eu lieu le 20 janvier au Petit Théâtre Saint-Exupère (Blagnac).

    Crédits photo : Pierre Jodlowski

    Jérémie SZPIRGLAS rédacteur
    Les éditions du mouvement (http://www.mouvement.net)

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  • 15 fév. 2011
  • Mediapart, en ligne - publication du 15 février 2011
  • Après le Royaume d'en bas, Pierre Jodlowski nous revient avec une nouvelle œuvre scénique, L'Aire du Dire, qui mêle l'inquiétude face à un langage vidé chaque jour davantage de son sens et un amour du verbe digne des oulipiens — mus qu'ils sont par cette volonté opiniâtre de lui redonner sa valeur.
    L'Aire du Dire serait certainement l'occasion de redire tout l'intérêt, voire l'amour, que certains compositeurs d'aujourd'hui portent au(x) langage(s). Car Pierre Jodlowski est indéniablement de ceux-là — son opéra radiophonique Jour 54, par exemple, transcende largement le simple hommage à Pérec (et à son roman inachevé 53 jours).
    C'est un feu d'artifice absolument jouissif, où la langue explose sous la pression du rythme, faisant jaillir en un geyser diffractant sens insaisissable et musicalité essentielle.
    L'un des mouvements se concentre par exemple sur la célèbre phrase « Un R est un M qui se P le L de la R » que Pérec exploitait quant à lui comme une « formule » à la manière du mathématicien ou du logicien.

    Avec son titre qui évoque Espèce d'espace, Jodlowski faisait entrevoir un travail similaire dans son « opéra » L'Aire du Dire, (je mets délibérément le mot « opéra » entre guillemets car ce terme semble aujourd'hui appartenir à une historicité certes diffuse mais révolue, et nécessite donc d'être utilisé avec des pincettes — à moins qu'on ne l'emploie dégagé de ses sens acquis (avec notamment Wagner et les véristes italiens) et qu'il ne désigne ni plus ni moins qu'une œuvre musicale et théâtrale, ou une oeuvre représentée dans le cadre d'un théâtre lyrique, comme ici le Théâtre du Capitole de Toulouse, dont c'est la première collaboration avec le studio de création musicale toulousain ÉOle). Pourtant, Jodlowski nous surprend à nouveau — ça devient une habitude. Il dépasse ici toute espèce d'exercice, et aboutit même à une forme de dramaturgie qui lui faisait parfois défaut dans son Royaume d'en bas. Une dramaturgie qui tire sa force de la musique elle-même. Au commencement était le verbe. Ou bien non, justement. Ou seulement peut-être.
    Dès son entrée dans le Théâtre du Capitole, le public est accueilli par une rumeur — on y distingue quelques éclats de cours de récréation, quelques conversations et bruits de pas ainsi que quelques sonneries de téléphone portable éparses alternant avec ces petits bruits d'interférence électronique qu'un téléphone déclenche lorsque placés à côté d'un haut parleur (sourds, rythmés et dansants). Et d'emblée, le ton est donné : entre mise en abyme et pointe d'humour, distanciation politico-sociale et esthétisation des bruits contemporains mêlés à des bruits intemporels, on hésite. Et l'on ne saura jamais réellement sur quel pied danser, Jodlowski entretenant délibérément le trouble.

    ...

    Le rideau se lève sur un plateau presque vide. Au milieu du décor immaculé, conçu par le metteur en scène et scénographe Christophe Bergon, une espèce de table de conférence trône, ou plutôt flotte, à un mètre du sol — qui rappelle celle de la salle de guerre de Docteur Folamour. Mais le regard en est immédiatement détourné par une vidéo descendue des cintres : dans un médaillon, une image jaunie — comme une vieille photographie — un simple visage de femme. Elle ferme les yeux et nous fait entrer dans un monde qui tient à la fois de l'onirisme et du détachement de soi, un peu comme dans un film de David Lynch. Venue de rien, elle rompt le silence tout relatif qui règne et commence sa récitation.

    C'est une litanie à la fois monocorde et poétique, d'un verbe organique, autogénératif, qui se développe tel un fractale autour de quelques mots simples : parc, hiver, pluie. C'est un extrait d'Anachronisme de Christophe Tarkos (POL, 2001) — et ce texte à la fois décharné et essentiel jalonnera tout le spectacle : différents visages lui prêteront leurs voix mais Jodlowski chaque fois lui donnera cet air de chorus de jazz, d'improvisation verbale qui tourne et tourne sur elle-même et s'enlace sans répit autour d'un noyau sémantique unique. Porté par un groove électronique qui génère en même temps qu'il souligne la tension dramatique de l'œuvre, Anachronisme nous accompagnera comme un refrain entêtant, enflant comme une marée montante pour se dissoudre ensuite discret et ténu. Le premier extrait terminé, le médaillon monte se perdre dans les cintres et les chanteurs entrent alors un à un — ce sont les chanteurs de l'ensemble toulousain Les Éléments, dirigés par l'excellent Joël Suhubiette. Ils entrent chacun à leur tour, chacun avec une syllabe. Et ce n'est que lorsqu'ils seront tous ensemble que ces syllabes apparemment sans suite et choisies de manière arbitraire s'agrègeront en une phrase : « Il n'y a pas de neige sans qu'il n'y ait de trace ». Et le terme de « trace » focalise avec emphase l'attention : trace de l'homme, trace de la civilisation, trace du langage : « je n'ai pas peur de laisser une trace ».
    Mais il n'y ici nulle démonstration, nul discours autre que musical — l'œuvre est œuvre avant que d'être militante. Entre chaque extrait d'Anachronisme, Jodlowski joue avec le verbe et cette omniprésence qui tend aujourd'hui à le priver de sens. Tous les discours passent à la moulinette de son écriture rythmée, à la fois explosive et mélancolique : celui de Franklin D. Roosevelt après Pearl Harbour comme ceux d'un vulgaire JT, comme en passant par celui de Jaurès militant pour la paix, l'Encyclopédie de Diderot et les paroles du chef indien Seattle en 1854. Bribes de discours sortis de leurs contextes, bribes de contextes privés de leurs discours se succèdent. On déclare, on dit, on autorise, on affirme, on énumère, on accuse…
    Ça va très vite, les chanteurs, sans être interchangeables, sont les objets de permutations incessantes. Il y a du Blanchot, il y a du Barthes dans cette narration, inédite sur une scène lyrique. Jodlowski scrute au plus profond de notre être — de la surface de l'animal politique jusqu'à nos peurs les plus intimes — : on explore le monde du conte, on espère l'instant d'une prière une instance divine qui serait sublimation de notre vaine parole, on s'enfonce jusqu'aux tréfonds d'une folie que notre société ne sait que mettre à son ban. Puis, après un ultime contrepoint anachronique, les yeux se rouvrent. On prend soudain conscience de la stupeur dans laquelle on est plongé, cet « Air du Dire » qui ne disait rien ou qui disait tout, sans avoir l'air de rien, cette « Aire du Dire » à laquelle on aurait redonner tout son éclat et son mystère. Le langage — qu'on croit pourtant naïvement au service de notre conceptualisation du monde et de notre asservissement de l'environnement — nous reste à jamais caché, cryptique, insaisissable.

    Jérémie Szpirglas

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